J'appelle "art" l'expression intime de l'être, c'est-à-dire le processus par lequel un être (dans votre cas, un individu) s'extériorise et impacte le monde. J'appelle "œuvre d'art" le résultat de cette extériorisation. Le fait de provoquer une émotion, même l'émotion du beau, n'est pas en soi de l'art. De même, le fait de rencontrer du succès médiatique ou financier, ou de communiquer quelque chose qui ne soit pas l'expression intime de l'être, ne constitue pas nécessairement de l'art. En revanche, une œuvre d'art peut être belle et connaître du succès tout en étant l'expression intime d'un être ; l'idéal est qu'elle provoque un sentiment fort et ait un grand succès pour ses qualités d'expression de l'être. Tous les actes, étant le résultat de processus qui nous dépassent — qu'ils soient biologiques, politiques, culturels, financiers ou anthropologiques — sont l'expression d'un être qui nous dépasse. L'acte d'expression de l'être est le plus démiurgique. Il est, par définition, une tentative de prise de pouvoir de l'être. L'art est la guerre de libération menée par notre être sur le monde ; l'œuvre d'art est son triomphe. La nature tragique, si ce n'est impossible, de cette guerre fait qu'il est plus prudent de parler de tentative d'art, tout comme on pourrait parler de tentative de coup d'État contre les dieux. Bellerophon porte symboliquement dans son mythe la force, la rébellion et la violence, mais aussi l'aspect tragique qu'implique l'expression de l'être intime.
La nuit du 2 novembre 2022 je rêve que les boîtes dans lesquelles je mettais mes sculptures de petits soldats quand j'étais enfant sont emportés par le courant d'une rivière. Il est sûr que la crue qui a détruit mon château d'argile a provoqué en partie ce rêve l'autre partie vient sans doute d'une chose que j'ai dit à la télévision qui filmait depuis déjà deux jours des créations de mon enfance " vous filmez une nécrologie de mon enfant". Le temps passe, c'est évident, mais le mot évident et peut-être le plus mal choisi de tous les mots, car je n'ai jamais rien compris au temps. J'ai en permanence cette sensation d'être absolument perdu chahuter de toute part dans d'innombrables dimension, direction, d'être figé pour des éternités d'être propulser à toute vitesse à travers des couloirs, des tuyaux, des tunnels, des méandres infini le temps passe.
Quand je commence à peindre un tableau comme celui-là je n'ai pas la moindre idée de ce que je vais faire je commence par placer des traits des formes peut-être des formes d'êtres vivants et les choses commencent à me raconter une histoire ou plutôt une sensation, une idée, un rapport entre les formes, à partir de là je l'amplifie petit à petit et par tâtonnement. Dans ce processus, je crois exprimer mon être, c'est-à-dire que l'être que je suis venu marquer des contrastes de couleurs sur une surface. Par l'intermédiaire de mon système nerveux et de mes muscles mon être a marqué le monde, le tableau devient comme une empreinte de ce que je suis.
Si l'on me demande de dessiner une pomme, c'est évidemment mon être qui mettra en place le processus qui mène au dessin de la pomme, mais le dessin de la pomme sera-t-il une trace fidèle de mon être ? C'est surtout une pomme ou plutôt la manière dont j'ai retenu ou conceptualiser une pomme qui sera présent dans le dessin. Car suite à cette demande de dessin de pomme, je mettrai en place un processus technique pour représenter la pomme. L'on reconnaît bien le processus technique, car il serait tout à fait envisageable de se réunir à plusieurs de se corriger mutuellement d'organiser le plus optimalement possible le dessin de pomme. Recherche on des dessins de pommes appétissantes, des dessins de pomme réaliste, voulons-nous que n'importe quel humain sur terre reconnaissent le plus rapidement la pomme ? Tout cela est un processus technique mon être s'efface à cette demande. Vous pourriez me dire, mais si nous demandons à plusieurs personnes de dessiner la pomme, c'est pomme seront différentes ces différences ne sont-elles pas le fruit de leur être particulier ? Oui une partie de ces différences proviennent sans doute de leur être particulier, mais je pense que dans la majorité des cas la différence viendra de différence technique, c'est-à-dire de différence de capacité physique à produire l'image de la pomme. Tous vont chercher à se rapprocher de l'image communément admise d'une pomme tous vont chercher à réduire leur être au profité de l'idée commune Quand le sujet n'est pas technique quand rien n'a le devoir d'être représenté. Notre être peut laisser une marque beaucoup plus pure de lui-même cette marque est très certainement infinitésimal, mais c'est tout de même la marque de notre être.
Je vous ai présenté le cas de quelqu'un qui me demande de dessiner une pomme, mais ne vous y trompez pas tu peux me faire des demandes à moi-même et cela ne rend pas le processus beaucoup moins technique. Toutes les productions dont j'ai déjà le plan mental bien précis avant même leur réalisation sont pour moi de simples objets techniques, si je produis une sculpture précisément avec le plus de rigueur possible pour qu'elle ressemble à l'idée préalable que j'ai de cette sculpture. Alors la création ne ce produit pas au moment de la sculpture le moment de la sculpture n'était alors qu'un processus technique de copie. Pour certaines grandes idées cela en vaut la peine. Certaines idées peuvent-être intensément l'expression de mon être. Le fait que je les articule techniquement en français pour vous les communiquer peut-être réduit à un processus extrêmement technique. Si votre être est-telle un ruisseau qui déborde alors les processus techniques tels que la parole peuvent t'être emprunt de ce débordement
Certaines activités semblent particulièrement plus propice a l'expression de l'être. La peinture, c'est-à-dire l'application de contraste sur des surfaces, la sculpture, c'est-à-dire la manipulation et la modification des volumes, la musique, c'est-à-dire la manipulation des vibrations sonores, la littérature, c'est-à-dire la manipulation de suite de sens. Pour moi ce sont là les arts majeurs
La danse, c'est-à-dire le mouvement du corps dans l'espace et pour moi extrêmement complexe je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un art majeur et pourtant par certains aspects il pourrait bien s'agir de l'art le plus important, car en effet une partie de tous les autres arts sont une sorte de danse puisque dans aucun art le corps n'est pas présent, et si l'on tire le concept de danse au-delà de l'idée ordinaire que l'on en a, même les mouvements et les activités du cerveau qui est organes de notre corps pourrais être considéré comme une danse. Je crois que face à la danse je suis face à un problème philosophique assez récurrent, c'est le problème d'un concept que l'on parvient à étendre pratiquement à la globalité.
La littérature est, elle aussi, très particulière du moins elle a un statut qui va au-delà de l'image habituelle que l'on n'en n'as. La littérature et évidemment le roman les écrits en tout genre, mais pour moi la littérature et bien plus, car la littérature et l'expression de l'être qui se produit par la succession de sens, de signifiants et il est tout à fait possible de faire des signifiants sous une autre forme que le texte la première forme qui nous vient en tête et évidemment la voix, mais l'image et la forme en volume sont aussi porteur de signifiant, quand une peinture comporte un arrangement de signifiant elle est en partie une œuvre littéraire dont on peut faire la lecture par la compréhension des rapports entre les formes.
Entre ce que je considère les grands arts, j'aurais bien du mal à distinguer un art ultime. Je ne dis pas que les grands arts sont systématiquement plus l'expression de l'être que les arts mineurs. Je dis que ce sont des activités humaines dans lesquelles l'expression de l'être est remarquablement plus intense. Il existe bien évidemment des films qui sont plus de l'art que certaines peintures. Ce à quoi je donne de la valeur, c'est à l'art. Je préfère mille fois, artistiquement parlant, un film, un tas de carottes, ou une tondeuse à gazon qui est intimement l'expression de l'être de quelqu'un, plutôt qu'un tableau (contraste de couleur sur une surface) vide d'être, pur fruit d'une succession logique et froide.
Pour moi, la photographie est à mettre au même rang que l'enregistrement audio ou que le scan de modèle en trois dimensions. L'effervescence des photographes artistiques est, pour moi, un signe clair de l'incompréhension générale de l'art. Je ne dis pas qu'il est impossible d'exprimer son être par l'enregistrement mécanique de la lumière sur une surface photosensible, je dis simplement que cette activité est tout aussi propice à cela que l'enregistrement de la variation des sons ou de la variation des volumes. Selon moi, les moments où l'être peut s'exprimer et imprimer la réalité dans ces activités sont extrêmement faibles et rares.
Le graphisme est à la peinture ce que le design ou l'architecture est à la sculpture, c'est le travail technique des volumes, des contrastes sur une surface. Il peut arriver que l'être s'exprime dans du graphisme ou dans du design, mais cela est extrêmement rare et faible. Parfois, des peintures, c'est-à-dire l'expression d'un être, sont utilisées en graphisme, elles sont utilisées comme outils techniques de communication, cela n'en fait pas moins des œuvres d'art, mais cela ne fait pas du graphisme une activité artistique. Le graphisme va simplement dans ce cas se servir de l'art comme d'une base de données d'images. Il n'en devient pas plus l'expression de l'être.
Je construis de manière intuitive et sans plan.Je construis de manière intuitive et sans plan. Le travailer sans plan amplifie l'expression de l'être, à condition d'être en maîtrise physique du travail. Sans plan et sans maîtrise du travail, l'œuvre ne serait que le résultat des aléas naturels (on peut penser notamment aux gens qui lancent de la peinture de manière aléatoire sur une toile). Avec un plan, l'œuvre n'est que le résultat logique d'une suite de conséquences presque mécanique (on peut penser à tous ces graphistes et designers mu par une exigence technique qui programme l'ensemble de leurs créations, ou alors à tous ces dessinateurs représentant des images photos réalistes pour qui le plan et la recherche de la correspondance à la photo prise en modèle). Libérée de la programmation d'un plan par le travail intuitif et libérée des contraintes naturelles par la maîtrise physique du travail, les parties les plus profondes de l'esprit peuvent alors influencer le travail, qui à son tour marquera la matière, marque de la matière que l'on appellera œuvre d'art, car elle est, dans ses conditions, expression d'une partie intime de l'être.
Pour celui qui crée, la partie la plus impressionnante du travail intuitif est le moment où, après plusieurs jours de travail sur une structure ou une forme inconnue, il réalise à quel point elle correspond de manière millimétrique à d'autres parties précédemment réalisées. Comme si des briques lancées au hasard dans un océan tourmenté tombaient dans les profondeurs en formant une construction organisée, c'est comme si des routes tortueuses et imprévisibles se retrouvaient réunies par une force qui dépasse la compréhension de celui qui les construit.
Je vois 3 explications potentielles à ce phénomène :
1) La plus répandue est l'idée qu'une force intelligente externe au créateur le guiderait à son insu, une force intelligente qui aurait un plan, ou au moins une cohérence logique. Cette explication se rapprocherait de la théorie du dessein intelligent.
2) La plus crédible à mes yeux est l'idée qu'une part énorme de notre être comprend, analyse et structure des quantités énormes d'informations à l'insu de notre conscient. Cette part inconsciente de l'être est donc capable de produire à l'insu de notre conscience rationnelle un plan très complexe et bien plus profond que n'importe quel projet conscient.
Le point numéro 2 peut se réunir avec le point numéro 1 dans l'hypothèse où nous ne comprendrions pas réellement l'étendue de notre être. Il est en effet possible que je ne sois qu'une partie, qu'une excroissance physique d'un être plus grand. On peut penser, par exemple, à un inconscient collectif, ou alors encore plus grand, à un dieu panthéiste.
3) La troisième possibilité est qu'en réalité le phénomène observé n'existe pas, que l'ensemble des interconnexions sont en réalité produites subjectivement de manière postérieure en déformant l'ensemble des perceptions pour les faire coïncider.
La non-constatation partageable du phénomène est d'ailleurs la raison pour laquelle aucune science ne s'intéresse à cela. Croyez-vous que la réalité ne soit faite que de phénomènes constatables et partageables par tous ? Un tel positionnement reviendrait à dire que l'ensemble des esprits humains ont exactement les mêmes capacités et les mêmes sensibilités. L'égalitarisme et la démocratie ont besoin de soutenir ce postulat.
4) Une quatrième possibilité, particulièrement compliquée à concevoir, serait qu'en réalité, la cause première soit la construction et sa finalité. Ce qui revient à dire que dans le cas de cette construction, la causalité se produirait à l'inverse de l'écoulement du temps pour moi.
La sculpture et en moindre mesure la peinture possède une capacité d'accès à l'esprit du spectateur incroyablement plus rapide. Un simple coup d'œil de quelques secondes sur une sculpture vous en dévoile déjà une grande partie, et de manière fidèle. C'est une force énorme. La musique doit être écoutée pendant longtemps pour y accéder, un livre doit être lu, un film doit être regardé pendant de longues minutes. Certes, il existe des résumés, des bandes-annonces, des couvertures, des affiches, mais aucun de ces raccourcis n'est fidèle. En revanche, un simple regard, même furtif, porté sur une sculpture offre directement une grande part de l'expression de l'être de l'artiste. La sculpture est peut-être l'art qui transfère le plus rapidement et intégralement l'œuvre à l'esprit du spectateur. Un regard jeté sur un livre de 300 pages ne vous donnera qu'un fragment, tandis qu'un regard porté sur une sculpture vous en livrera instantanément l'ensemble. Cette totalité peut être approfondie en observant, en tournant autour, en analysant les signes, les symboles, les rapports de forme, les proportions et bien d'autres aspects. La sculpture agit comme un coup de foudre, l'œuvre explose dans l'esprit au moment même où l'œil se pose dessus. L'essentiel est là, directement sous nos yeux. Les autres formes d'art doivent travailler dur pour espérer avoir cet impact direct. On peut penser au choix du titre d'un livre, qui pourrait avoir un tel impact, ou à son début, qui pourrait contenir dès le départ l'essence de l'ensemble, comme le début de "Ainsi parlait Zarathoustra".
Fort de ce constat de fulgurance, on peut se demander ce que la sculpture y perd ? Et bien, elle perd en profondeur. Qui passerait 3 heures à observer une sculpture ? Pour gagner cela, la sculpture doit savoir se voiler, elle doit se couvrir d'un brouillard. Ce brouillard, je l'obtiens par la saturation des formes qui trouble la vision. Je l'obtiens en cachant des choses derrière d'autres, de sorte que l'œil ne puisse accéder à tout d'un seul coup. Je l'obtiens en multipliant les points d'intérêt, de sorte que la sculpture en cache de nouvelles qui sauteront aux yeux les unes après les autres, comme le fait l'ensemble au premier coup d'œil. Il faut montrer à l'œil qu'il n'a pas encore percé le mystère, il faut l'inviter à l'aventure, lui montrer que quelque chose se cache plus loin. À présent, il faut travailler à conserver cette fulgurance et ce mystère.
Je voudrais créer des sculptures plus longues, où l'œil peut se perdre, où l'œil peut s'égarer dans des labyrinthes, vivre une aventure, rebrousser chemin ou aller plus loins et découvrir des trésors que lui seul a vus.